"La Toile" / Laurent DESFORGES / Saint Laurent, le 16 avril 1998


Face à son chevalet, ce soir, il méditait.
Son regard égaré se perdait au delà de la toile,
tendue sur son cadre de bois,
lucarne grande ouverte vers la liberté.

Dans le silence tiède de son atelier imprégné du parfum discret d’huile de lin,
il savourait le temps, les pinceaux à la main,
retardant le moment d’ébaucher en un trait l’épure indéfinie d’une toile nouvelle.

Son esprit parcourait un espace nourri de rêves et de lumière,
de couleurs inouïes, de nuances subtiles aux teintes irréelles.
Comme la page blanche angoisse l’écrivain,
la toile immaculée l’impressionnait un peu.

Il devinait pourtant, la traversant des yeux,
l’esquisse d’un portrait aux contours incertains.
Sa main frémit soudain; il ne la retint pas,
la laissant effleurer la trame du tableau.
Une vie s’éveillait sous les soies du pinceau,
qu’il ne maîtrisait pas, lui échappait des doigts.

La toile évoluait; déjà se profilait d’un visage imprécis le timide dessin.
Lorsque les traits d’un homme apparurent enfin, un étrange malaise envahit l’atelier.

Face à son chevalet, il se reconnaissait,
fixé droit dans les yeux par son propre regard.
Inexorablement cet étonnant miroir, peu à peu s’animait, le happait, le vivait.


Dans les lueurs de l’aube en ce petit matin, devant son chevalet un peintre méditait.
Sur son cadre, tendue, blanche et immaculée,
une toile attendait un geste de sa main...